Lettre ouverte à M. Michel Winock, professeur émérite d'histoire à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris, auteur de " L'Agonie de la Quatrième République " chez Gallimard.
Cher Monsieur,
il y a des ouvrages qui apportent beaucoup. Soit parce qu'ils fournissent des éléments auxquels le lecteur n'avait pas songé jusque là soit parce qu'à partir de choses connues une synthèse éclairante rend un événement plus facilement compréhensible. Avec " L'Agonie de la IVe République " satisfaction nous est donnée sur les deux tableaux. Mieux, par la densité des matériaux et la variété des angles utilisés pour l'analyse, cette étude se hisse au rang des ouvrages de référence. A ceux qui voudront en savoir " un peu plus " sur cette période charnière, il sera difficile de passer à côté de ce livre qui fait figure d'outil indispensable. Tout y est ou presque.
En effet, la qualité du travail accompli fait regretter quelques oublis qui ont réussi à se glisser dans les intersitices du récit. et sans lesquels le lecteur serait passé du stade du contentement à celui de l'enthousiasme.
il en est ainsi du chapitre consacré à la " colonie de peuplement " , c'est-à-dire l'Algérie française. Son contenu est fort novateur mais l'expédition en une ligne maigrelette du décret Crémieux - qui accorda la nationalité française aux Juifs algériens en 1870 - l'affaiblit. L'histoire de ce dernier et et ses conséquences politiques mériteraient certainement quelque développement. La même impasse porte sur l'arrivée des Alsaciens et des Lorrains en Algérie en 1871. Pouvait -on être plus prolixe sur les tenants et aboutissants du " parti colonial " (entreprises, journaux, politiciens)?
Pour tout ce qui touche à la composition ethnique et socio-professionnelle de la population pied-noire, nous resterons donc sur notre faim. Incontestablement, les différentes composantes de cette communauté ne pouvaient pas avoir que des intérêts communs: les revenus - donc les capacités à rebondir en 1962 - du petit peuple de Bab el Oued et ceux de la grande bourgeoisie de la rue Michelet à Alger ne pouvaient que différer. Les agriculteurs de la Mitidja se classaient ils dans la catégorie" gros colons " ou bien, au contraire, dans celle de " petits paysans "? Voilà qui pouvait donner matière à plusieurs coups de projecteurs? Et puisqu'il faut tout dire, le poids des compagnies pétrolières anglo saxonnes dans le financement du FLN gagnait également à être mis en lumière. Là aussi, les explications sur le " grand jeu " pétrolier avaient leur place. Sans dollars, sans intendance, sans appuis diplomatiques, pas de FLN structuré, avec pignon sur rue à Tunis, à Genève et ailleurs.
Les 3 jours clefs où tout va se jouer pour De Gaulle: 1er, 2 et 3 juin 1958. La partie de poker menteur se poursuit mais la voie légale paraît dégagée. Lorsqu'on se donne la peine de relire " L'Histoire de l'élaboration de la Constitution du 4 octobre 1958 " voire la biographie de François Mitterrand par Jean Lacouture, on est obligé de constater que le professeur à l'Institut d'etudes Politiques de Paris pouvait mieux faire.
Les explications concernant le sprint des 2 et 3 juin au Palais Bourbon puis au palais du Luxembourg souffrent parfois de raccourcis abusifs qui rendent le film quelque peu obscur. A coup sûr, l'adoption de la loi constitutionnelle du 3 juin 1958 - sur laquelle repose tout l'édifice que va construie ensuite Charles de Gaulle - ne pouvait se réduire à une page.
Ainsi passer sous silence le mécanisme prévu par l'article 90 de la Constitution de 1946 empêche de comprendre l'exigence des 3/5e des votants - majorité indispensable si on veut faire vite et éviter le referendum - à l'Assemblée Nationale puis au Conseil de la République.
A propos du débat à l'Assemblée Nationale concernant la loi constitutionnelle (2 juin 1958), évoquer la mni guerilla parlementaire engagée par Robert Ballanger ne nuit certes pas mais ne suffit pas. Les sous amendements de ce dernier résentaient assurément moins de danger pour le processus engagé par le général de Gaulle que le rapport adopté par la commission du suffrage universel qui voulait que " le projet de loi constitutionnelle fût examiné par le Parlement ". Son adoption aurait alors requis " la majorité absolue des suffrages des membres composant chacune des deux Chambres ". Alerte ô combien sérieuse puisqu'il fallut le contre - feu constitué par l'amendement Apithy et trois interventions du président du Conseil - appuyant succesivement sur les touches de la crainte, du chantage et de la faltterie - pour écarter le péril.
Arriver à ses fins signifiait également pour le Général de Gaulle écouter des propos singulièrement désagréables, mais fondés. Un réquisitoire: " C'est tout de même pour moi un jour étonnant que celui où je constate que l'homme qui réclame la délégation de pouvoir constiuant est le même qui frappa autrefois les élus du peuple coupables à ses yeux d'avoir consentis à cette délégation " le 10 juillet 1940 (Jean - Louis Tixier-Vignancour) . Une réalité: " Nous n'avons pas pu obtenir des explications satisfaisantes de la part des ministres d'Etat qui sont venus à la commission du suffrage universel et l'on se demande ce que ces 5 points [ qui sont à la base du projet gouvernemental ] vont recouvrir, puisqu'on ne nous expose que les grandes lignes du projet de réforme constitutionnelle " ( Jacques Duclos ). Une accusation: " En effet, rien pour nous n'est plus redoutable que le dialogue direct entretenu entre le gouvernement et le peuple, sans que jamais les représentants de la nation n'aient l'occasion de s'exprimer " ( François Mitterrand ).
Et puisque celui qui fit De Gaulle roi s'appelait Raoul Salan, il convenait certainement de préciser la personnalité du " Mandarin ". En effet, c'est lui qui avait entre les mains le destin de Charles de Gaulle: retour aux affaires ou bien prolongation de la retraite forcée à Colombey les deux églises. Ce qui, historiquement parlant, n'a pas la même signification. En 1958, Salan était le maître du jeu, même s'il ne s'en rendait pas compte.
Pas particulièrement " gaulliste " pendant la Deuxième Guerre Mondiale puisqu'appartenant aux troupes du Gouverneur général Boisson qui firent échec aux troupes anglo françaises qui tentèrent le coup de force de Dakar, Salan, sous la Ive république, avait la réputation d'être " légaliste " . On voyait en lui un général " républicain ", ce qui lui valut de recevoir le commandement en chef tant en Indochine qu'en Algérie. Rien ne le prédisposait donc à jouer au général putschiste.
Veuillez agréer Monsieur l'expression de mes sentiments distingués
PS: Puisque vous soulignez combien la Constitution du 4 octobre 1958 relève du compromis, en reproduisant l'article 1er du titre A de l'avant-projet préparé par Michel Debré à la mi juin 1958, vous auriez illustré de belle manière ce point. En effet, dans ce premier " jus ", " le président de la République est responsable de l'indépendance de la Nation et de l'intégrité de son territoire. Assisté du Gouvernement, il définit l'orientation générale de la politique intérieure et extérieure du pays et en assure la continuité ". Mais, dans le texte définitif, l'article 5 du titre II réduit son rôle à un simple " arbitrage ". Changement de tonalité et victoire provisoire de la tendance IVe République du Comité consultatif constitutionnel.
Une erreur (?) de saisie: à vous lire, 30 députés poujadistes ont accordé la confiance (p 288), puis 30 autres poujadistes la refusent (p. 289). Ce qui signifiierait que le groupe poujadiste comptait 60 membres, or il n'en comptait qu'une trentaine.
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